Quelles politiques de l'emploi pour les jeunes ?
Pierre Cahuc; Jérémy Hervelin · 18 septembre 2023
Les chiffres sont sans appel : en France, un jeune sur six est sans emploi. Et quand on creuse un peu, le panorama devient plus sombre. Pour ceux qui n'ont pas été plus loin que le brevet des collèges, le chômage touche un jeune sur deux à 20 ans, et un sur quatre à 30 ans. Ces statistiques cachent des réalités encore plus dures pour les moins qualifiés venant de milieux défavorisés. La période qui suit la fin des études est cruciale et ressemble souvent à une course d'obstacles marquée par une forte incertitude. L’activité économique n’est pas seule responsable de cette situation. L’organisation du marché du travail, le système éducatif, la formation professionnelle, les services d'information, d'orientation et de placement, ainsi que les dispositifs d'insertion professionnelle sont fragmentés et manquent de coordination. Notre ouvrage dresse un bilan des politiques de l’emploi pour les jeunes1. Les évaluations de ces politiques aboutissent à un constat somme toute assez décevant. La difficulté à contacter et à attirer les jeunes « NEET » (c’est-à-dire ceux qui ne sont ni en emploi, en étude ou en formation) sans expérience professionnelle implique qu’un tiers d’entre eux ne sont en contact avec aucun opérateur ayant pour vocation de les aider à trouver un emploi. Pour ceux pris en charge, l’aide à la recherche d’emploi a un impact positif dans de nombreux cas, mais les effets d’éviction sur les non bénéficiaires limitent, voire annihilent, son impact pour l’ensemble des jeunes. Les emplois aidés n’améliorent pas toujours l’accès à l’emploi non aidé. Ils peuvent le détériorer s’ils ne procurent pas des compétences certifiées et utiles pour les employeurs. Ils peuvent être efficaces s’ils sont ciblés sur une population suffisamment proche de l’emploi et qui acquiert des compétences certifiées, notamment par un diplôme ou un titre professionnel. Quant aux formations, elles ne sont pas adaptées en toutes circonstances. La moindre intensité de la recherche d’emploi pendant les périodes de formation induit un effet d’enfermement pouvant aller jusqu’à réduire les revenus des participants lorsque le manque à gagner pendant les périodes de formation est pris en compte. Seules les formations longues semblent améliorer significativement les perspectives d’emploi. Mais elles sont coûteuses et les analyses coût-bénéfice, encore trop rares, ne concluent pas toujours en leur faveur. Et si la solution était du côté du système éducatif ? Dans ce domaine, l’apprentissage est souvent considéré comme “la” solution pour favoriser l’accès à l’emploi des jeunes, en particulier les moins qualifiés. L’Allemagne, l’Autriche et la Suisse, où l’apprentissage est très développé et qui affichent un ratio entre le taux de chômage des jeunes de 15-24 ans et celui des adultes de 25 à 64 ans inférieur à la moyenne des pays de l’OCDE, sont fréquemment cités en exemple. L’évolution récente de l’apprentissage en France est révélatrice de cet état d’esprit : le nombre d’entrées annuelles en apprentissage est passé progressivement d’environ 100 000 à 300 000 entre le début des années 1990 et l’année 2016 pour atteindre plus de 830 00 en 2022. Indéniablement, les apprentis s’insèrent généralement mieux dans l’emploi que les élèves de lycée professionnel. Mais les raisons de la meilleure performance de l’apprentissage restent mal comprises. Est-ce lié à la sélection des jeunes qui deviennent apprentis ? Aux compétences qu’ils acquièrent ? À la propension des entreprises à les embaucher à la fin de leur période d’apprentissage ? À une meilleure offre de formation ? Les réponses à ces questions restent ouvertes, sans doute parce qu’elles sont différentes pour chaque formation. Ceci d’autant que les performances de l’apprentissage sont très hétérogènes, tout comme celles des lycées professionnels. Pour une même spécialité, il n’est pas rare de voir des lycées professionnels offrir de meilleures carrières à leurs élèves qu’à des jeunes passés par l’apprentissage. Finalement, une entrée professionnelle réussie repose essentiellement sur deux piliers. Tout d'abord, accéder au diplôme correspondant à ses aspirations et ses capacités grâce à une bonne orientation dans le système éducatif. Ensuite, trouver un emploi au mieux adapté à ses compétences et à ses aspirations. L’ensemble des travaux sur l’orientation et la transition entre le système éducatif et l’emploi montre que les décisions dans ces domaines sont souvent mal éclairées. Ceci est tout particulièrement vrai pour les jeunes de milieu défavorisé, qui disposent moins souvent de relations pour les informer et les aider à trouver un emploi. À ce titre, la situation des jeunes français est loin d’être enviable. L’information à leur disposition et aux personnes susceptibles de les conseiller est parcellaire et dispersée. Malgré quelques collaborations locales entre les employeurs et les établissements scolaires, les marges de manœuvre pour améliorer les liens entre les jeunes qui achèvent leurs études et les entreprises sont considérables. Pour y parvenir, il est crucial de repenser notre système d'orientation et d'information. Le service public de l’emploi, en collaboration avec les entreprises et le système éducatif, doit jouer un rôle de coordinateur et d'intermédiaire pour offrir à chaque jeune une chance équitable de réussir sa carrière professionnelle.
1. Pierre Cahuc, Jérémy Hervelin, Quelles politiques de l'emploi pour les jeunes ?, Presses de Sciences Po, collection « Sécuriser l’emploi », avril 2023. https://www.chaire-securisation.fr/Details-Ouvrage.html?id=85