Apprentissage et chômage des jeunes
Pierre Cahuc; Jérémy Hervelin · 15 juin 2020
Les travaux académiques pointent souvent une meilleure insertion des apprentis sur le marché du travail par rapport à des sortants de lycées professionnels, pour un même diplôme (Wolter et Ryan, 2011). Pourtant, il existe peu d’éléments permettant d’expliquer ce résultat. On constate que la formation en alternance est d’avantage développée dans les secteurs et zones géographiques où les métiers sont en tension sans que l’on puisse distinguer les effets propres à la demande des entreprises, des effets des compétences acquises par les apprentis durant leur formation. Par ailleurs, il se peut que les jeunes qui entrent en alternance soient différents des jeunes qui entrent en lycée professionnel et que ces différences ne soient pas observables. Enfin, le taux d’emploi supérieur des apprentis peut être la conséquence d’une plus grande rétention en entreprise à l’issu de leur formation indépendamment de leur niveau de compétences. Pour lever ces interrogations, Cahuc et Hervelin (2020) analysent les comportements d’embauche d’entreprises confrontées à des jeunes demandeurs d’emploi, identiques en tout point et qui possèdent le même diplôme, mais dont certains l’ont obtenu après une formation en alternance et d’autres après une formation en lycée professionnel. Cette étude mesure les chances d’être convoqués à un entretien d’embauche pour des jeunes demandeurs d’emploi ayant un niveau de diplôme équivalent au CAP-BEP, mais dont certains ont eu une formation en alternance et d’autres en lycée professionnel. Le protocole expérimental consiste à envoyer des CV et lettres de motivation à des offres d’emplois publiées en ligne. Les candidatures sont identiques en tout point sauf dans une dimension, à savoir le type de formation par lequel le jeune a obtenu son diplôme. Ce protocole permet ainsi d’identifier les préférences des employeurs pour ces deux types de formation. L’étude s’est appuyée sur 3110 candidatures relatives aux métiers de maçon et cuisinier de janvier à juillet 2018 dans toute la France métropolitaine. Elle ne trouve aucune différence dans la probabilité d’être convoqué à un entretien d’embauche entre les apprentis et les lycéens sur l’ensemble du territoire français. Elle ne trouve également aucune différence selon les métiers, les caractéristiques des contrats de travail ou des entreprises. Cette étude révèle néanmoins une plus grande probabilité d’être convoqué à un entretien pour les apprentis dans les zones géographiques où le taux de chômage est élevé. Ce résultat suggère que les entreprises ont une préférence pour les apprentis, mais que cette préférence se manifeste dans les situations où elles ont le choix parmi un large ensemble de candidats. Pour vérifier la pertinence de ces résultats, (Cahuc et Hervelin, 2020) ont exploité les enquêtes Génération du Céreq qui permettent de disposer d’un échantillon représentatif de l’ensemble des jeunes sortant du système scolaire (que leur formation ait été en alternance ou en lycée professionnel). Ces enquêtes indiquent que le taux de chômage des jeunes apprentis est inférieur de 10 à 15 points de pourcentage à celui des jeunes lycéens pendant les trois premières années de leur vie active. Cet écart de taux de chômage correspond à la différence entre la proportion d’apprentis embauchés par leur entreprise formatrice et la proportion de lycéens embauchés par leur entreprise de stage une fois leur formation terminée. Les données des enquêtes Génération montrent aussi que, conditionnellement aux caractéristiques observables, les jeunes apprentis ne trouvent pas d’emploi plus rapidement que les jeunes lycéens lorsqu’ils se retrouvent au chômage ou en inactivité. Ces données montrent enfin que l’absence d’avantage en faveur des apprentis n’est pas la conséquence d’une rétention des apprentis les plus productifs dans leur entreprise formatrice. La conclusion selon laquelle les apprentis ne sont pas avantagés sur le marché du travail par rapport aux lycéens lorsqu’ils ne sont plus dans leur entreprise formatrice a d’importantes conséquences pour la politique publique. Si le principal avantage de la formation en alternance est de permettre un meilleur appariement entre les emplois proposés par les entreprises et les jeunes apprentis, alors il conviendrait de favoriser la collaboration entre les lycées professionnels et le service public de l’emploi. Cette collaboration, quasiment inexistante dans la plupart des pays de l’OCDE, est en revanche très présente en Allemagne et au Japon, deux pays ayant le chômage des jeunes les plus bas de l’OCDE. Au Japon, où l’alternance est très rare, les lycées proposent une aide dans le développement des carrières pour les jeunes (OECD, 2017). Les conseils et formations en recherche d’emploi font partie intégrante du cursus scolaire en première année de lycée. Durant la deuxième année de lycée, des cours spécifiques sur les différents métiers sont mis en place pour ceux qui ne souhaitent pas poursuivre leurs études. Enfin durant la troisième année de lycée, les élèves sont mis en contact avec des employeurs dont la liste a été transmise par le service public de l’emploi. Les lycéens ne sont pas autorisés à accepter un emploi en-dehors de ce circuit avant la fin de leur scolarité et les entreprises doivent coopérer avec le service public de l’emploi. Ce processus d’appariement semble particulièrement efficace en permettant à plus de 90% des jeunes de s’insérer durablement sur le marché du travail. En Allemagne, le bureau fédéral à l’emploi (BA) recommande des candidatures de lycéens à un ensemble d’entreprises partenaires. Comme au Japon, il existe de nombreuses interactions entre les lycées et le service public de l’emploi, notamment au regard du contenu de la formation en alternance.
Cahuc, P and J Herverlin (2020), “Apprenticeship and Youth Unemployment”, Chaire Sécurisation des Parcours Professionnels Working Paper 2020-04. OECD (2017), “Investing in Youth: Japan”, OECD Publishing, Paris. Wolter, S C and P Ryan (2011), “Apprenticeship”, The Handbook of the Economics of Education 3: 521–576.