Newsletter

Recherche d’emploi et procrastination

Marie-Claire Villeval; Maxime Le Bihan · 19 février 2024

Numéron°56

Une image fréquemment répandue dans l’opinion publique concernant les demandeurs d’emploi est celle d’une personne peu motivée qui repousserait volontairement son retour à l’emploi en profitant des largesses du système d’assurance chômage. Une illustration récente en est donnée par le baromètre de l’Unédic de Décembre 20231 qui révèle qu’un tiers des personnes interrogées pointent comme principale cause du chômage le manque de volonté de travailler, tandis qu’un quart incrimine un trop faible contrôle de l’effort de recherche d’emploi. Ces jugements sont en accord avec les enseignements des modèles théoriques de recherche d’emploi les plus connus dans lesquels l’effort de recherche et la durée au chômage sont en partie déterminés par la durée et la générosité du système d’indemnisation. La réalité est cependant plus complexe. Les travaux en économie comportementale ont montré une tendance à la procrastination dans des circonstances où un gain est éloigné de l’effort nécessaire pour l’obtenir. Un effort parait toujours plus pénible dans l’immédiat que lorsqu’il est initialement planifié. C’est ce qu’on appelle le biais pour le présent. La recherche d’emploi s’inscrit dans ce contexte, puisque l’effort de recherche est immédiat et souvent substantiel, alors que son résultat est incertain et n’apparait que dans un futur plus ou moins éloigné. Mais ce biais affecte-t-il massivement les demandeurs d’emploi ou est-il une exception ? Notre article apporte un premier élément de réponse. La mesure de la préférence pour le présent des demandeurs d’emploi est difficile pour plusieurs raisons. La première est qu’il n’existe pas de méthode consensuelle pour mesurer la patience. La seconde est que les mesures utilisées sont complexes. En économie comportementale elles sont appréhendées à partir de décisions d’allocations (d’argent ou de tâches à réaliser) entre deux dates prédéfinies. Mais l’intervalle de temps à faire varier entre ces deux dates pour avoir une bonne mesure peut s’avérer trop long pour un public dont la disponibilité et les revenus sont variables au cours du temps et sujets à une forte incertitude. Enfin, le public de demandeurs d’emploi n’est pas facilement accessible. Nous avons donc choisi de mesurer les préférences temporelles avec diverses méthodes afin de savoir si les résultats convergeaient vers une tendance commune. Pour mesurer la patience, c’est-à-dire la valeur attribuée à un évènement à une date future par rapport à une date proche, nous avons requis la participation de 250 volontaires demandeurs d'emploi français récemment inscrits à l’assurance chômage. Ces personnes ont pris part à trois sessions d’expériences en ligne, étalées sur une période de sept semaines. Elles ont toutes été confrontées à des choix de répartitions de tâches à réaliser à une date proche et de gains monétaires à recevoir à une autre date. Certains de ces choix comportaient un gain monétaire ou une fourniture d’effort immédiat. Par ailleurs, les volontaires ont été aléatoirement répartis dans deux groupes afin d’obtenir des résultats correspondant aux deux méthodes les plus utilisées dans la littérature pour mesurer les préférences temporelles. L’effort de recherche a été mesuré par un questionnaire soumis aux participants et nous avons couplé nos résultats aux données administratives des demandeurs d’emploi. Les résultats ont révélé que, quelle que soit la méthode utilisée, la préférence pour le présent des demandeurs d'emploi est toujours plus importante dans le domaine de l’effort que dans le domaine monétaire. C’est-à-dire qu’ils ont tendance à procrastiner concernant la tâche à réaliser, mais ils ne sont pas particulièrement impatients dans l’immédiat concernant les sommes d’argent à percevoir dans l’expérience. Dans la majorité des cas, les individus semblent en moyenne ni patients ni impatients et adoptent plutôt un comportement assez stable dans le temps. Nos expériences montrent également que l'impatience mesurée dans l’expérience est liée à la fois aux efforts de recherche sur le marché du travail et au salaire de réserve, c’est-à-dire le salaire en dessous duquel toutes les propositions d’emploi sont rejetées. Il apparait que les personnes plus patientes dans l’expérience cherchent avec plus d’intensité tout en fixant des salaires de réserve plus élevés sur le marché du travail. De plus, la tendance à procrastiner dans l’effort dans l’expérience est associée à une recherche moins intense sur le marché du travail et à un nombre inférieur d’offres d’emploi reçues. Enfin, le biais pour le présent mesuré avec des décisions monétaires est corrélé au retour en emploi mesuré un an après la réalisation de l’expérience. En conclusion, cette étude offre des perspectives intéressantes pour mieux comprendre l’impact des préférences temporelles sur les efforts de recherche d'emploi et les résultats de cette recherche. Elle souligne l'utilité des approches expérimentales pour mesurer les biais comportementaux et analyser leurs conséquences sur le marché du travail, remettant en question les narrations simplistes sur les demandeurs d'emploi. Il convient de rester prudents sur les implications de ces résultats en matière de politique d’accompagnement des demandeurs d’emploi dans la mesure où certains d’entre eux sont sensibles à la méthode de mesure utilisée. Toutefois, ils semblent suggèrer qu’il serait utile de pouvoir identifier parmi les demandeurs d’emploi ceux qui sont le plus sensibles au biais pour le présent et la procrastination afin de pouvoir adapter les mesures d’accompagnement de la recherche d’emploi. En particulier, les procrastinateurs pourraient bénéficier d’un accompagnement les incitant à se fixer un programme d’actions de court terme avec des engagements contraignants afin d’atteindre leurs objectifs de plus long terme.

Le Bihan, Maxime et Marie-Claire Villeval, Do Job Seekers (Really) Procrastinate?, WP 2023-09, septembre 2023. https://www.chaire-securisation.fr/Details-Document.html?id=55