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Précarité de l’emploi et cohésion sociale : une étude expérimentale

Hélène Couprie · 6 mars 2023

Numéron°52

Les Français présentent la particularité de déclarer des niveaux de confiance interpersonnelle faibles (26% selon le World Value Survey de 20221). Ce chiffre, nettement plus bas que celui de la plupart des pays développés, contraste avec les déclarations des habitants des pays du nord de l’Europe (plus de 60%). On observe de plus des corrélations notables entre plusieurs indicateurs de cohésion sociale et les caractéristiques institutionnelles du modèle social français2. Est-il possible que notre modèle social en soit la cause ? Est-il possible que les fortes inégalités qui règnent sur le marché du travail, notamment face au chômage, soient aussi en cause ? Ces questions ne trouvent que peu de réponses dans la littérature économique du fait de la difficulté à démêler les causalités multiples déterminant et reliant, d’une part, l’organisation d’une société, et d’autre part, les traits psychologiques de sa population. Des travaux en économie expérimentale mettent en évidence l’influence des inégalités sur la cohésion sociale, laquelle est définie comme une propension à adopter des comportements coopératifs3. Le dernier document de travail de la Chaire4 se place dans cette perspective à l’aide d’une expérience inspirée du fonctionnement du marché du travail français et de ses institutions. L’expérience concerne 192 participants divisés en travailleurs « permanents » ou « temporaires » collaborant de façon répétée dans des « entreprises ». Chaque entreprise est constituée de deux travailleurs temporaires et deux travailleurs permanents. A chaque période, les travailleurs temporaires changent d’entreprise ou connaissent un épisode de chômage. Les travailleurs permanents ne sont jamais au chômage. Ainsi, les travailleurs permanents interagissent de manière répétée, dans la même entreprise. En revanche, les travailleurs temporaires changent constamment d’entreprise. Le « travail » des participants consiste à rechercher puis saisir les numéros de téléphone correspondant à des noms s’affichant sur un écran. En contrepartie, ils reçoivent un gain monétaire. Ils peuvent choisir de l’affecter à un pot commun dont le montant total sera ensuite réparti entre tous les membres de l’entreprise. Ce pot commun peut ainsi être assimilé à un « bien public ». Chaque participant peut aussi choisir de conserver de manière privative son gain. Il faut noter que les gains versés au pot commun ne sont pas bonifiés. Ce choix illustre la situation d’un employé qui peut contribuer aux travaux collectifs au sein d’une équipe ou opter pour un effort lui procurant des bénéfices plus individuels, comme par exemple une progression de carrière. Au sein d’une entreprise, tous les participants connaissent les règles établissant les gains et sont informés, à la fin de chaque période, des décisions prises par tous les membres de l’entreprise. L’expérience étudie les comportements des participants dans trois situations différentes. Dans un premier cas, les mêmes règles de rémunérations s’appliquent à tous les travailleurs, qu’ils soient temporaires ou permanents et les chômeurs ne perçoivent aucun revenu. Dans un deuxième cas, les chômeurs perçoivent une indemnité. Enfin, dans une troisième configuration, les travailleurs temporaires ne perçoivent aucune indemnité lorsqu’ils sont au chômage, mais leur rémunération est bonifiée de 20% lorsqu’ils sont employés. Ce dernier contexte représente, de façon stylisée, l’instauration, dans les années 90, d’une prime de précarité en faveur des travailleurs temporaires. Cette expérience vise ainsi à examiner si certaines caractéristiques du marché du travail (statut des employés, institutions) améliorent ou au contraire détériorent la solidarité entre travailleurs. Les résultats montrent que les participants versant une partie de leurs gains au pot commun de l’entreprise sont moins nombreux parmi les travailleurs temporaires que parmi les permanents. La dualité du marché du travail pourrait donc fragiliser la cohésion du collectif de travail. En outre, tous les travailleurs, qu’ils soient temporaires ou permanents, font davantage confiance aux travailleurs permanents. Quant au rôle des institutions (illustrées ici par la mise en place d’une assurance chômage et d’une prime de précarité), il apparait que les contributions moyennes au bien public des travailleurs permanents tendent à chuter avec l’instauration d’une assurance chômage. Le dispositif expérimental ne permet pas d’expliciter les raisons de ce résultat. Il est possible que certains travailleurs permanents perçoivent moins la nécessité de contribuer au bien public dès lors qu’existe un filet de sécurité public, mais à ce stade cette éventualité n’est qu’une conjecture. De même, l’instauration d’une prime de précarité qui créé des inégalités de salaire au profit des travailleurs temporaires a des effets nettement négatifs sur la contribution au bien public. Là encore, le dispositif expérimental ne permet pas d’expliciter les raisons de ces résultats. Comme pour l’assurance chômage, on peut conjecturer la possibilité d’un « effet d’éviction » de comportements prosociaux de la part de certains participants quand les filets de sécurité s’améliorent. Il est important de signaler le fort niveau d’abstraction de l’expérience. Les situations des travailleurs temporaires et permanents dans l’entreprise sont quasi-similaires : ils réalisent la même tâche et sont soumis aux mêmes règles de gains, à l’exception des variations induites par le protocole en matière de risque de chômage et d’éventuelles « prime de précarité ». Dans une expérience de laboratoire, l’égalité règne ex-ante puisque les différences de situation résultent d’un simple tirage au sort, ce qui signifie que les autres facteurs qui peuvent influencer la coopération sont neutralisés. Mais ces conditions ne sont pas celles de l’économie « réelle ». Cette expérience amène néanmoins à réfléchir plus avant aux effets potentiels, pas forcément attendus, de certains dispositifs considérés isolément sur la propension à coopérer.

1. Inglehart, R., C. Haerpfer, A. Moreno, C. Welzel, K. Kizilova, J. Diez-Medrano, M. Lagos, P. Norris, E. Ponarin & B. Puranen et al. (eds.). 2014. World Values Survey: Round Six - Country-Pooled Datafile Version: www.worldvaluessurvey.org/WVSDocumentationWV6.jsp. Madrid: JD Systems Institute. 2. Algan, Y. et P. Cahuc (2007), La société de défiance : Comment le modèle social français s’autodétruit, ENS Rue d’Ulm (ed.), collection CEPREMAP 3. Est considérée comme coopérative toute décision prise au profit du groupe par un individu au détriment de son seul bénéfice individuel Des protocoles expérimentaux présentant un antagonisme entre intérêt individuel et intérêt collectif, avec un réel enjeu monétaire, permettent d’obtenir une « mesure » des comportements coopératifs. 4. Couprie, H., E. Peterle et J.-C. Tisserant « Précarité de l’emploi et cohésion sociale ? une étude expérimentale», Working Paper 2023-01, janvier 2023. https://www.chaire- securisation.fr/Details-Document.html?id=54