Mettre le savoir-être au cœur de l’école et de l’entreprise
Yann Algan; et Élise Huillery · 24 octobre 2022
Le système scolaire français se distingue aussi bien par la dégradation du niveau scolaire de ses élèves que par leur mal-être. Le niveau des élèves, en particulier en mathématiques, ne cesse de se dégrader. Dans l’enquête internationale consacrée aux mathématiques et aux sciences (TIMSS) sur les élèves de CM1, la France est passée de la 7ème à la 17ème place sur 18 pays de l’OCDE en vingt ans (1995-2019). Si tous les élèves sont concernés par ce déclin, même les meilleurs, cette moyenne cache des écarts bien plus marqués avec des élèves qui cumulent les difficultés et les 100 000 jeunes qui quittent le système scolaire sans qualification. Le niveau de mal-être des élèves français est aussi l’un des plus élevés de l’ensemble des pays de l’OCDE : 50% de nos enfants déclarent être anxieux à l’école, soit 30 points de pourcentage de plus que la moyennes des pays de l’OCDE. Notre livre « L’économie du savoir-être » relie ces maux français au très fort déficit de compétences socio-comportementales observé dans l’ensemble des enquêtes internationales auprès des enfants et des adultes. Les compétences comportementales décrivent la façon dont un individu perçoit ses propres capacités et ses chances de réussite. Selon l’enquête PISA 2018, plus de la moitié des jeunes Français considèrent qu’il est impossible de développer son intelligence alors que cette proportion est plus marginale dans les autres pays. De même les enquêtes PISA 2015 et 2018 révèlent que nos élèves sont beaucoup plus nombreux à penser que la réussite ne dépend pas de ses propres efforts à l’école, et à avoir une faible confiance dans leur capacité de réussite. Nous nous classons systématiquement parmi les derniers des pays de l’OCDE sur ces compétences comportementales, très loin des pays nordiques, mais aussi de l’Allemagne, de la Grande-Bretagne ou encore des Etats-Unis. Par ailleurs, nos élèves manquent de compétences sociales, de capacité à coopérer. A titre d’exemple, les élèves Français se classent à la dernière position de l’ensemble des pays de l’OCDE dans la capacité à résoudre des problèmes collectivement selon les mêmes enquêtes PISA 2018. Et les mêmes problématiques se retrouvent à l’identique chez les adultes dans le monde du travail. Ce constat préoccupant n’est pas le produit d’une culture définitivement ancrée et immuable, mais le résultat de nos méthodes pédagogiques et managériales : on permet moins qu’ailleurs aux élèves et aux salariés de travailler en ayant confiance en eux et dans les autres, et nous sommes plus souvent dans une culture de l’évaluation et de la compétition. Or, depuis deux décennies, les travaux en économie et psychologie montrent que les compétences sociales et comportementales, telles que la persévérance, la confiance en soi et la coopération, engendrent un triple dividende pour la société. En premier lieu, l’acquisition de telles compétences augmente les compétences académiques et donc la réussite scolaire. Notre vision de l’éducation est très centrée sur les facultés intellectuelles telles que la mémoire, la logique ou la vitesse de raisonnement. Hors de l’intelligence point de salut. Plus encore, notre vision de l’intelligence est fixiste, au sens où nous percevons les facultés intellectuelles comme innées, alors que ceci est largement faux. Comment réussir scolairement si nos élèves sont convaincus dès le départ être mauvais « par nature » en lecture ou en mathématiques ? Dédoubler les classes ou rajouter des heures de mathématiques ne changeront pas radicalement la donne si nous ne changeons pas l’état d’esprit, les croyances sur l’intelligence, et donc la confiance en soi et la persévérance. Nous mettons en évidence dans cet ouvrage de nombreuses expérimentations qui développent ces compétences, avec à la clef une hausse des résultats scolaires. Prenons l’exemple de la motivation et de la confiance en soi : nous présentons les résultats d’une intervention auprès de collégiens en éducation prioritaire sur l’idée que l’intelligence n’est pas fixe mais s’accroît à l’aide d’un entraînement répété, et qu’il est possible de progresser malgré les difficultés extérieures. Cette intervention améliore la persévérance et l’apprentissage alors même qu’elle ne dure que quelques heures au total. Il en va de même pour les compétences sociales : l’incapacité de nos élèves à résoudre collectivement des problèmes est largement le fruit de nos méthodes pédagogiques qui introduisent surtout de la compétition et très peu d’interaction. Selon l’enquête PISA 2018, près de deux tiers des élèves déclarent passer l’entièreté de leurs heures de classe à prendre des notes et ne jamais travailler en groupe. Or, de nombreuses expérimentations aux Etats-Unis, au Canada ou dans les pays nordiques montrent l’impact fondamental de la coopération et des interactions dans les processus d’apprentissage. En second lieu, les compétences sociales et comportementales ont un impact sur l’insertion et la réussite professionnelles des individus, ainsi que sur l’innovation et la croissance. De la recherche d’emploi à la création d’activité en passant par le travail en équipe dans les entreprises, les compétences sociales et comportementales jouent un rôle essentiel, complémentaire mais tout aussi déterminant que celui joué par les compétences techniques et les facultés intellectuelles développées tout au long de la formation initiale. Une étude sur le marché du travail américain illustre ce point : au cours des vingt dernières années, ce sont les salariés avec davantage de compétences sociales qui ont été les plus valorisés, au détriment des salariés qui ont des compétences purement intellectuelles et techniques. Cela résulte du fait que nos « sociétés de services » se fondent essentiellement sur des interactions entre les personnes contrairement à la société industrielle. De même la capacité à négocier, manager, innover, ne peuvent être concurrencées par l’intelligence artificielle, contrairement aux compétences purement intellectuelles. Une note récente du CAE (2022)1 confirme ce diagnostic sur le marché du travail français. Les compétences sociales et comportementales ont un impact sur l’insertion et la réussite professionnelles. Mais aussi sur l’innovation, donc sur la croissance du pays. Selon cette dernière note, une part substantielle de notre écart de productivité par rapport à l’Allemagne, les Etats-Unis et l’Angleterre s’explique par notre déficit de formation sur ces compétences. Enfin, les compétences sociales et comportementales ont un impact sur la santé, le bien-être individuel, mais aussi sur le climat social, la qualité des relations interpersonnelles, et la cohésion sociale. Si l’on en doutait encore, les travaux empiriques en économie ont maintenant apporté la preuve que la croissance économique et la richesse individuelle ne font pas le bonheur (même si bien sûr elles y contribuent). Aussi, toute analyse économique doit s’attacher à élargir son angle de vision et à appréhender les liens entre éducation/formation avec le bien-être et la cohésion sociale. A ce titre, le déficit français dans les compétences sociales et comportementales est un enjeu de premier ordre pour le bien-être et la résilience de notre société. Notre ouvrage esquisse de nombreuses pistes de réforme, à l’instar de notre expérimentation MotivAction dans les Académies de Paris et de Versailles. Ce dispositif forme actuellement 400 enseignants de CP aux gestes pédagogiques permettant de développer la confiance en soi des élèves et leur coopération pour apprendre à lire ou à compter. Il n’existe aucune fatalité !
Yann Algan et Elise Huillery, Economie du savoir-être, Presses de Sciences-Po, Collection Sécuriser l’Emploi, 8 septembre 2022. 1. Guadalupe M., Jaravel X., Philippon T., Sraer D. (2022). « Cap sur le capital humain pour renouer avec la croissance et la productivité », Note du Conseil d’Analyse Economique n°75, septembre 2022.