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L’inefficacité des SMS pour orienter les décrocheurs scolaires

Jérémy Hervelin · 21 février 2022

Numéron°47

De nos jours, l’échange d’information par SMS est devenu monnaie courante. Qu'ils soient envoyés à des proches pour maintenir des relations personnelles, par des entreprises pour vendre leurs produits ou par des centres médicaux pour rappeler aux patients de suivre leurs traitements, les SMS semblent être un moyen de communication efficace et peu coûteux. Par ailleurs, le style relativement informel adopté dans les SMS peut avoir de l'importance, notamment pour les jeunes qui utilisent principalement ce mode de communication. Les services publics de l’emploi devraient-ils utiliser davantage les SMS pour orienter plus efficacement certains jeunes ? Faudrait-il aussi adopter le style informel qui les caractérise ? Un document de travail récent de la Chaire a tenté d’apporter des réponses à ces deux questions pour les jeunes décrocheurs sortis sans diplôme du système scolaire ou avec le brevet des collèges au mieux.1 L’auteur a réalisé une expérimentation de terrain auprès d’environ 4 500 jeunes repérés comme décrocheurs lors des Journées Défense et Citoyenneté (JDC) organisées par le ministère des Armées de janvier à mai 2018. Cette expérimentation visait à orienter ces jeunes vers les missions locales, qui permettent à tout jeune de 16 à 25 ans de recevoir un accompagnement vers l’insertion professionnelle et/ou l’autonomie (en matière de logement, mobilité, santé, etc.). L’expérimentation consistait à envoyer deux SMS à des jeunes décrocheurs sélectionnés aléatoirement parmi ceux qui n’étaient jamais entrés en contact avec une mission locale auparavant. Chacun des participants à ce groupe de « traitement » a reçu deux SMS personnalisés (le deuxième SMS étant un rappel du premier) indiquant l’existence d’une mission locale se trouvant près de chez eux. Ce groupe de traitement était lui-même constitué de deux sous-groupes : un premier sous-groupe a reçu des SMS écrits dans un style formel ; alors que le deuxième sous-groupe a reçu des SMS écrits dans un style plutôt informel avec l’emploi du tutoiement et de termes plus familiers (« salut » à la place de « bonjour » par exemple). Le groupe de « contrôle » était constitué par un échantillon analogue de jeunes décrocheurs ne s’étant jamais rapprochés des missions locales et n’ayant reçu aucun SMS après leur JDC. L’expérimentation montre que les SMS n’ont pas modifié la probabilité d’entrer en contact avec une mission locale. De plus, il apparait qu’adopter un style informel dans la rédaction des SMS n’a guère d’influence sur cette probabilité. Ces résultats ne dépendent pas de caractéristiques particulières des jeunes, des missions locales ou de la localisation géographique. Comment expliquer cet échec ? Comme très peu d'informations sur les performances des missions locales sont disponibles, il est possible que les jeunes décrocheurs estiment qu’elles vont ne leur être d’aucun recours et, dans ce cas, il ne sert à rien de les alerter uniquement par des SMS ou d’autres moyens de communication. Il est aussi possible que, quel que soit le jugement a priori des jeunes décrocheurs sur l’utilité des missions locales, le contenu des SMS ou leur intensité (seulement deux SMS dont le deuxième servait de rappel au premier) était trop faible pour modifier ce jugement. Certains enseignements issus de l’économie expérimentale peuvent aussi aider à comprendre ces résultats. En plus des obstacles d’ordre structurel (moyens de transport, moyens financiers, environnement familial…), on sait que des obstacles psychologiques peuvent influencer le comportement des jeunes demandeurs d'emploi. En particulier, ils peuvent sous-estimer leurs propres capacités, faire preuve d'un manque de confiance en eux et/ou présenter un locus de contrôle externe.2 Par ailleurs, les jeunes décrocheurs peuvent être difficilement joignables par les pouvoirs publics et se sentir abandonnés et enfermés dans leur situation de non-emploi. Ainsi, utiliser les SMS comme outil de communication pour orienter un public de jeunes décrocheurs vers les services publics peut apparaître trop superficiel, d’autant plus si aucune information pertinente sur les bénéfices et coûts à se rapprocher de ces services n’est indiquée. D’autres expérimentations de terrain menées aux États-Unis et au Canada montrent que l’envoi chaque semaine de SMS pendant plusieurs mois à un public de lycéens ou étudiants a peu, voire aucun effet sur les notes ou l’inscription en études supérieures.3 Tenter d’orienter les jeunes décrocheurs scolaires par le biais de SMS peu coûteux mais peu informatifs a une efficacité au mieux très limitée. Les agences publiques de l’emploi devraient plutôt s’orienter vers des supports de communication (affiches dans les établissements scolaires, billets sur les réseaux sociaux…) où les avantages, mais aussi les contraintes, à faire usage de leurs services seraient mieux explicités et présentés d’une manière plus attractive et flexible que via des SMS.

1. Hervelin, Jérémy, "Directing Young Dropouts via SMS: Evidence from a Field Experiment", CSSP Working Paper 2021-03b, 2021. 2. Le terme locus de contrôle se réfère à la croyance d’un individu dans sa capacité à déterminer sa réussite dans une activité. Les individus pensant que leur réussite est avant tout déterminée par leur comportement présentent un locus de contrôle dit interne, alors que ceux pensant que leur réussite est avant tout déterminée par des facteurs extérieurs présentent un locus de contrôle dit externe. 3. Voir notamment : Fryer (2016) “Information, non-financial incentives, and student achievement: Evidence from a text messaging experiment”, Journal of Public Economics, 144, 109–121 ; Oreopoulos et Petronijevic (2019) “The Remarkable Unresponsiveness of College Students to Nudging And What We Can Learn from It”, IZA Discussion Paper Series No. 12460.