L'impact de l'immigration sur le marché du travail
Anthony Edo; Hillel Rapoport · 25 février 2026
L’arrivée de travailleurs immigrés est souvent perçue comme une menace pour les salaires et l’emploi des travailleurs nationaux. Le présupposé selon lequel les immigrés dégraderaient leur situation sur le marché du travail a ainsi inspiré, en France, aux États-Unis ou dans d’autres pays, des politiques de restriction des flux migratoires, allant jusqu’à des expulsions ou à des suspensions temporaires de l’immigration. Pourtant, l’expérience historique montre que ces politiques ont généralement échoué à améliorer durablement l’emploi et les salaires des nationaux. Les effets de l’immigration sur le marché du travail s’avèrent, en réalité, plus complexes.
En s’appuyant sur un large corpus d’études menées dans différents pays au cours des dernières décennies, notre ouvrage se situe dans une perspective didactique. A l’issue de cette synthèse contextualisée et critique de la littérature académique, nous mettons en évidence des régularités majeures sur la manière dont l'immigration affecte les salaires et l'emploi des travailleurs natifs.
Le chapitre 1 présente les prédictions relatives aux effets de l’immigration sur le marché du travail selon le cadre « standard » d’un marché parfaitement concurrentiel. L’un des principaux enseignements est que l’immigration ne saurait être réduite à une simple augmentation de la quantité de travail. Les immigrés sont également des consommateurs, des entrepreneurs et des innovateurs qui, à ce titre, contribuent à l’expansion de la demande, à la dynamique productive et, plus largement, à la croissance de l’économie.
Le chapitre 2 est consacré à un épisode migratoire emblématique : l’exode des réfugiés cubains (au départ du port de Mariel) vers Miami au cours de l’année 1980. Il retrace les controverses qui ont mobilisé les économistes sur cet épisode afin de déterminer si le salaire des travailleurs de Miami a ou non été significativement affecté par cet afflux migratoire, et si oui comment et pour qui.
Le champ d’analyse est élargi dans le chapitre 3 à d’autres contextes, d’autres épisodes migratoires massifs (de l’arrivée des rapatriés en France après l’indépendance de l’Algérie à celle de travailleurs vénézuéliens en Colombie au cours de la décennie écoulée). Il ressort de ces études exploitant des « expériences naturelles » qu’une augmentation brutale de la population active, consécutive à un afflux migratoire important, se traduit à court terme par une intensification de la concurrence sur le marché du travail, exerçant ainsi des pressions à la baisse sur les salaires et sur les taux d’emploi des travailleurs natifs, mais que ces effets tendent à se résorber à moyen terme.
Les chapitres 4 et 5 portent sur des contextes migratoires plus habituels, caractérisés par des flux d’immigration relativement faibles, stables dans le temps et donc prévisibles. En moyenne, les flux d’immigration de ce type n’ont guère d’impact significatif sur le salaire et le taux d’emploi des natifs. Toutefois, l’immigration peut générer des effets différenciés selon la position des natifs dans l’échelle des qualifications. Ainsi, les politiques migratoires favorisant l’entrée de travailleurs faiblement diplômés (comme les politiques de recrutement mises en œuvre en France et en Allemagne dans les années 1960) tendent à accroître les inégalités salariales entre travailleurs natifs hautement et peu qualifiés. À l’inverse, les politiques sélectives en faveur d’une immigration hautement qualifiée, telles que celles pratiquées en Australie et au Canada, tendent à les réduire.
Le chapitre 5 analyse également les effets de l’immigration hautement qualifiée et montre que celle-ci, par l’apport de nouvelles compétences et en favorisant l’innovation, est susceptible d’exercer, à plus long terme, des effets bénéfiques à tous les échelons de la distribution des qualifications.
Enfin, le chapitre 6 présente les résultats de plusieurs études menées en France. Ceux-ci confirment le constat général selon lequel l’immigration a un effet globalement neutre sur le marché du travail, tout en pénalisant les travailleurs natifs les plus directement en concurrence avec les immigrés. Dans le contexte français, il s’agit notamment des ouvriers faiblement qualifiés et des femmes peu qualifiées en général du fait de la forte féminisation de la population immigrée depuis 1975. Des études tiennent également compte des spécificités institutionnelles du marché du travail français (salaire minimum élevé comparativement aux autres pays européens, types de contrats de travail) et montrent qu’elles jouent un rôle essentiel dans la détermination des effets de l’immigration sur le marché du travail.
Anthony Edo et Hillel Rapoport. L'impact de l'immigration sur le marché du travail, Sécuriser l'emploi, Presses de Sciences Po. https://www.pressesdesciencespo.fr/fr/book/?gcoi=27246100641930