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L'emploi et la transition énergétique

Mireille Chiroleu-Assouline · 28 avril 2024

Numéron°57

Alors que le développement économique des pays occidentaux a été favorisé par la disponibilité de sources d’énergie abondantes, peu chères et pendant longtemps considérées comme inépuisables, la lutte contre le changement climatique impose maintenant une transition énergétique visant à la décarbonation des activités productives. Elle aura immanquablement un impact radical sur le secteur de l'énergie et, plus largement, sur l'activité économique. Avec la transformation d'industries entières, la disparition de technologies polluantes, le développement d'énergies renouvelables et l'émergence de nouveaux secteurs, le processus de destruction créatrice sans précédent qui s’engage fait naître la crainte de nombreuses pertes d’emplois. A quel point ces craintes sont-elles fondées ? Comment y répondre ? N’y a -t-il pas au contraire des opportunités de créations d’emplois ? Dans tous les cas, l’évaluation des impacts de la transition énergétique sur l’emploi ne peut se limiter à une quantification du nombre de créations nettes (ou pertes nettes) d’emplois. La réallocation de ces emplois, entre secteurs, entre activités, entre régions, est tout aussi importante, de même que les impacts en termes de salaires, de qualité des emplois ou d’inadéquation des qualifications aux emplois créés. Dans cet ouvrage, nous tentons d'éclairer ces différents aspects à partir des études académiques existantes. Le chapitre 1 rend compte des effets des politiques climatiques fondées sur la taxation explicite ou implicite du carbone sur l’emploi dans les secteurs producteurs de biens polluants ou ceux fortement utilisateurs d’énergie. Il apparait que l’emploi se montre plus sensible aux prix de l’énergie dans les grandes entreprises, multi-établissements, que dans les petites, et dans les secteurs intensifs en énergie et exposés à la concurrence internationale. En outre la part de la désindustrialisation due à ce type de politiques environnementales s’avère faible comparée à celle due aux écarts de coût du travail entre pays. Dans le chapitre 2, nous présentons les bouleversements structurels du secteur de l’énergie induits par les politiques climatiques. Les scénarios de transition énergétique prévoient des créations nettes d’emplois pour l’ensemble du secteur de l’énergie lors de la phase de transition, les destructions d’emplois dans le sous-secteur des énergies carbonées étant plus que compensées par des créations d’emplois dans celui des énergies décarbonées. Le processus de transition énergétique et écologique se traduit aussi par l’émergence de nouveaux secteurs et activités plus « verts » (contribuant à préserver ou à restaurer l’environnement) que les secteurs traditionnels et l’apparition d’emplois « verts » ou «verdissants» (amenés à devenir verts en intégrant de nouvelles compétences environnementales). L’ampleur de ce mouvement de verdissement est significative mais relative. Nous mettons en perspective dans le chapitre 3 ce verdissement de l’économie en analysant la question cruciale de la capacité des emplois verts à être offerts à des personnes dont les emplois sont voués à disparaitre. L’examen des caractéristiques des emplois verts au regard de celles des emplois standards montre que les emplois verts sont aussi masculins que les autres, qu’ils ne sont pas tous plus qualifiés, et que pour la plupart ils nécessitent une amélioration des compétences mais non une requalification complète. Alors que les trois premiers chapitres se focalisent sur les évolutions des emplois au niveau des industries ou des filières, le chapitre 4 s’intéresse aux effets globaux. Les emplois directs sont liés aux activités principales, comme la fabrication des équipements, la construction des infrastructures, l’aménagement des sites, l’installation, l’exploitation et la maintenance. Les emplois indirects sont liés à l’approvisionnement et au soutien de l’activité principale. Ce sont les emplois dans l’extraction et la transformation des matières premières, le marketing et la vente, les sociétés de conseil et la recherche et développement. Les emplois induits résultent des impacts sur l’économie exercés par les dépenses des employés directs et indirects, des actionnaires et des administrations publiques. Leur mesure nécessite l’utilisation de modèles complets de l’économie, intégrant entre autres les relations entre tous les secteurs d’activité. Les évaluations rétrospectives des impacts sur l’emploi global des politiques climatiques concluent à un effet nul ou faiblement négatif, qui masque cependant des disparités en termes de secteurs et de compétences. Les évaluations prospectives à long terme (une fois la transition réalisée) dépendent beaucoup des hypothèses des scénarios envisagés, mais elles affichent en général des créations d’emplois significativement plus nombreuses que les destructions. Le diagnostic à long terme est souvent assez optimiste, mais les coûts sociaux à court moyen terme, caractérisés par de fortes disparités géographiques et sectorielles, risquent d’être importants en termes de salaires, de qualité des emplois ou d’inadéquation des qualifications aux emplois créés. L’acceptabilité de la transition est fortement tributaire de la façon dont ces impacts négatifs peuvent être réduits ou compensés. Le chapitre 5 propose des principes et des politiques d’accompagnement pour parvenir à une transition compatible avec la justice sociale, qui ne s’accomplirait donc pas aux dépens des personnes qui travaillent aujourd’hui dans les secteurs les plus polluants. Les entreprises ont un rôle majeur à jouer en soutenant le développement pour leurs employés et leurs sous-traitants des compétences nécessaires à leur reconversion.

Mireille Chiroleu-Assouline, L'emploi et la transition énergétique, Presses de Sciences Po, Coll. Sécuriser l'emploi, février 2024. https://www.chaire-securisation.fr/Details-Ouvrage.html?id=87