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L’effet tremplin des emplois atypiques

Stéphane Auray; Nicolas Lepage-Saucier · 20 septembre 2021

Numéron°45

Au regard de l'augmentation des emplois à temps partiel, des contrats temporaires et du travail intérimaire, comprendre comment le travail « atypique » affecte la capacité des travailleurs à trouver un emploi régulier est une question de première importance. Malgré de nombreuses études sur le sujet, la question reste ouverte, en raison de la diversité des méthodologies, du contexte et de la qualité des données utilisées. Notre document de recherche de la Chaire (cf. Référence ci-dessous) évalue l'impact du travail atypique sur la transition vers un travail régulier à temps plein. Dans ce document, le travail atypique correspond au dispositif « d’activité réduite » qui permet aux chômeurs de percevoir des allocations de chômage tout en travaillant moins qu'un temps plein (jusqu'à 136 heures dans le mois ou 70 % du salaire précédent dans la période couverte par l’étude). Nous utilisons un ensemble de données administratives françaises couvrant la période 1996-2004 qui nous permet de restreindre l’analyse aux travailleurs qui déclarent explicitement rechercher un emploi permanent. Notre objectif est de repérer d’éventuels effets de verrouillage ou au contraire de tremplin du travail atypique selon les spécificités des demandeurs d’emploi. Pour les travailleurs ayant des liens faibles avec le marché du travail ou pour ceux qui ont perdu ou manquent de compétences ou d'expérience, un travail atypique peut aider à améliorer leurs compétences, à rencontrer de nouveaux employeurs potentiels, et finalement à accéder à un contrat permanent. C'est l'effet tremplindu travail atypique. A l’inverse, le travail atypique peut réduire le temps disponible ou l'incitation à rechercher un emploi régulier. Ce qui aurait pour conséquence de piéger les chômeurs dans une suite d'emplois atypiques et de périodes de chômage répétées. C’est l'effet de verrouillage. On peut penser que tous les demandeurs d’emplois ne seront pas touchés de manière uniforme par ces différents effets. Ceux qui ont les plus faibles chances de trouver un emploi régulier sont vraisemblablement ceux pour qui le travail atypique peut avoir un effet tremplin. En revanche, pour les travailleurs plus qualifiés ou expérimentés, le travail atypique pourrait apporter peu d'avantages, voire s'avérer préjudiciable (effet de verrouillage). Méconnaitre cette hétérogénéité des chômeurs peut conduire à des mesures mal ciblées et donc inefficaces. Par ailleurs, il est possible que les travailleurs les plus compétents accèdent à des emplois de meilleure qualité offrant des salaires plus élevés après avoir occupé des emplois atypiques. Pour estimer tous ces effets, nous utilisons un ensemble de données représentant 1/25ème de la population française et couvrant une période de 7 ans. Ces données contiennent des informations détaillées sur la durée du chômage des demandeurs d’emploi et les motifs pour lesquels ils se trouvent dans cette situation. Elles fournissent aussi leurs allocations de chômage et des informations détaillées sur leurs emplois successifs, y compris les heures de travail et les revenus annuels. Il a ainsi été possible de définir avec une grande précision les périodes de chômage et d'identifier à quel moment les travailleurs ont retrouvé un travail stable à temps plein. Nous ne trouvons aucune preuve d'effet de verrouillage du travail atypique, mais nous mettons en évidence un effet de tremplin significatif. Avoir occupé un emploi atypique augmente la probabilité mensuelle de trouver un emploi régulier de 80% en moyenne. Nous trouvons des effets de tremplin plus importants pour les chômeurs de longue durée, les travailleurs plus jeunes et plus âgés, et ceux qui ont peu travaillé au cours de l'année précédant leur période de chômage. Nous ne trouvons également aucun effet du travail atypique sur les salaires des emplois occupés ultérieurement, ce qui suggère que les avantages à occuper un travail atypique proviennent entièrement de la réduction de la durée du chômage qu’il occasionne. Nos résultats incitent à penser que l’activité réduite peut aider les travailleurs à obtenir un emploi stable. Cependant, il s'agit d'une subvention indirecte pour des emplois à temps partiel ou temporaires dont l’impact sur la composition de l'emploi reste ambigu, car les entreprises pourraient avoir tendance à réduire l’offre de contrats à durée indéterminée. D’autres travaux sont donc nécessaires pour évaluer les conséquences de ce dispositif. Enfin, il serait particulièrement intéressant de reprendre cette étude sur des périodes plus récentes afin de mieux comprendre l’impact des règles de l’assurance chômage dans un contexte où le recours aux contrats courts a fortement évolué.

Auray, Stéphane et Nicolas Lepage-Saucier, Stepping-stone effect of atypical jobs: Could the least employable reap the most benefits?, CSPP Working Paper 2020-12b.