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La feuille de paye et le caddie

Lionel Fontagné · 25 janvier 2021

Numéron°42

Les citoyens français ont majoritairement une perception inquiète de la mondialisation. Ils l’associent à une montée des inégalités et y voient une menace pour l’emploi et les entreprises. Ils sont également une majorité à déclarer bénéficier du commerce international, qui offre des prix plus bas et un plus grand choix de produits. Néanmoins, cette réponse est plus fréquente chez les répondants plus jeunes, plus éduqués, appartenant à une catégorie socio-professionnelle mieux rémunérée, citadins et ayant rarement des fins de mois difficiles. Ces clivages sociétaux dépassent très largement les questions de commerce ou de mondialisation et s’appliqueraient tout aussi bien aux conséquences du progrès technique. Pourtant, cette perception contrastée a contribué à une certaine « fatigue de la mondialisation » dont ce livre analyse les ressorts. Comment expliquer ce clivage dans l’opinion ? Quels sont les gagnants et les perdants ? Quels mécanismes économiques sont en cause ? L’ouvrage dissèque comment les importations, les exportations et les délocalisations ont modifié le prixdes produits du panier de consommation des ménages, l’emploi et les salaires. Dans le premier chapitre, l’ouvrage part du niveau macroéconomique (l’évolution de la part des salaires dans la richesse nationale) pour aller vers la situation particulière relative d’un salarié, effectuant un certain type de tâche dans une certaine entreprise, dans un certain bassin d’emplois. Au sein des pays de l’OCDE, on observe en moyenne une baisse de la part des salaires dans la richesse nationale, accompagnant une baisse de pouvoir de négociation des salariés et de leurs syndicats du fait de la pression concurrentielle des pays à bas salaires, des risques de délocalisation de la production et de remplacement des salariés par des robots. En France, au contraire, la part salariale est restée stable depuis vingt ans. Cela ne signifie pas qu’il ne s’est rien passé : tous les salariés n’ont pas été logés à la même enseigne, car l’ajustement du marché du travail s’est fait plutôt par l’emploi que par les salaires. De plus, tous les métiers n’ont pas été touchés de la même façon. Dans le second chapitre l’ouvrage démontre comment le marché du travail a été affecté par l’arrivée de produits en provenance des pays à bas salaires, tandis que la mondialisation ouvrait de nouveaux débouchés pour les exportateurs français. Avec la mondialisation, les ménages réorientent leur consommation vers les produits dont les prix baissent : ils bénéficient à la fois de prix plus bas et du report de leur consommation sur ces produits. La production des biens et services exposés ou non à cette concurrence des pays à bas salaires fait appel à différents types de qualifications, à différents métiers. Elle requiert différents types de tâches. C’est ainsi que les différences de prix sur les étiquettes entraînent des ajustements sur le marché du travail. La balance penche du bon ou du mauvais côté selon les caractéristiques individuelles des salariés : selon leur formation initiale, leurs compétences professionnelles et leur localisation dans l’espace, les salaires (ou l’emploi) peuvent augmenter, ou diminuer. Le troisième chapitre quantifie les effets positifs de la mondialisation en termes de gains de pouvoir d’achat se diffusant dans l’ensemble de l’économie. La question est finalement de savoir si ces deux effets – sur la feuille de paye et le caddie -- s’équilibrent et si la réponse s’avère différente selon les salariés et la nature des tâches qu’ils exercent. La réponse convoque de façon importante la notion de « territoire ». Un argument essentiel de l’ouvrage est que les bénéfices de la mondialisation sont diffus, alors que les coûts sont concentrés et ceci d’autant plus que les travailleurs sont fortement spécialisés. Si leurs compétences sont difficilement transférables vers d’autres tâches, les salariés des entreprises affectées par la concurrence des importations ne retrouveront que des emplois moins rémunérés. Et plus cette spécificité est marquée, plus les délais pour retrouver un emploi sont longs. La spécialisation de certains bassins d’emploi dans les tâches concurrencées par les pays à bas salaires aggrave les difficultés de réemploi. Certains marchés locaux du travail vont ainsi perdre des emplois et ceci ne sera pas forcément compensé par la baisse des prix des biens importés. Les emplois et la richesse seront recréés toujours en France, mais pas forcément là où ils ont été supprimés, et ces emplois ne feront pas appel aux types de tâches qui auront été ainsi affectées. Au final, certains territoires perdront là où d’autres gagneront si les spécialisations industrielles et les spécificités des marchés locaux du travail sont très marqués. Le quatrième et dernier chapitre rend compte de l’effet d’amplification de ces mécanismes dû à l’activité des firmes multinationales et à l’organisation globale de la production. Gain de pouvoir d’achat pour tous contre perte de salaire voire d’emploi pour certains, mais aussi nouvelles opportunités d’emploi et salaires plus élevés pour d’autres : le commerce international redistribue donc les cartes et contribue aux différences de perception de la mondialisation renvoyées par les enquêtes d’opinion. Même si la mondialisation apporte des gains à l’économie dans son ensemble, il y a des perdants, pour lesquels la baisse du prix du caddie ne compense pas l’impact négatif sur la feuille de paye. Ces perdants ont des compétences professionnelles spécifiques, sont employés dans des bassins d’emploi peu diversifiés peinant à se reconvertir ; ils habitent en dehors des grandes agglomérations où se développent les activités de services offrant de nouvelles opportunités d’emploi. Ce manque d’horizon professionnel et social a favorisé la montée des partis ou de candidats populistes et la polarisation des votes. La croissance étant localisée dans de grandes agglomérations, notamment dans les activités de services se substituant aux « industries à cheminée », les mécanismes identifiés dans l’ouvrage ont renforcé la polarisation de l’espace, des revenus et des opportunités en accélérant la transformation structurelle des économies avancées. Ce n’est pas tant la mondialisation qui doit être accusée, que les politiques publiques n’ayant pas su en redistribuer les bénéfices vers les perdants.

Lionel Fontagné, La feuille de paye et le caddie – mondialisation, salaire et emploi, Presses de Sciences Po, collection Sécuriser L’Emploi. A paraître, février 2021.