CDD, réembauche et instabilité : une radiographie du marché du travail français
Olivier Charlot; Franck Malherbet;Eloise Ménestrier · 29 avril 2025
Le marché du travail français se caractérise par une forte dualité entre deux types de contrats : le contrat à durée indéterminée (CDI), synonyme de stabilité, et le contrat à durée déterminée (CDD), plus précaire et flexible. Cette segmentation crée d’importantes inégalités en matière de droits et de sécurité pour les salariés. Parmi les pratiques peu explorées en France figure la réembauche. Elle consiste à recruter à nouveau un salarié précédemment licencié ou passé par une période de chômage. Bien documentée aux États-Unis, cette pratique reste mal connue dans le contexte français, notamment en ce qui concerne son rôle dans la dynamique du marché du travail et sa contribution au dualisme contractuel. Notre étude s’appuie sur les données administratives des Déclarations Préalables à l’Embauche (DPAE), couvrant les embauches dans le secteur privé (hors agriculture et intérim). Elle vise à mieux comprendre comment la réembauche influence la trajectoire des salariés et l’usage des CDD, ainsi qu’à identifier les profils des entreprises et des travailleurs concernés. Les résultats sont frappants : environ 44 % des embauches entre 2012 et 2019 étaient des réembauches, une part restée stable sur l’ensemble de la période. Ces réembauches concernent très souvent des CDD de moins d’un mois, illustrant une tendance croissante à la fragmentation des parcours professionnels. De nombreux salariés alternent ainsi entre de courtes périodes d’emploi et de non-emploi, ce qui donne l’illusion d’une relation de travail continue, mais cache une réalité de grande instabilité. Nous qualifions cette dynamique de « stabilité fragmentée ». Si la réembauche est plus fréquente dans les secteurs où les CDD sont faciles à mobiliser, elle reste très présente dans ceux où la législation est plus stricte. Or, les données suggèrent que les règles encadrant les CDD sont souvent contournées : plus d’un tiers des CDD successifs dans une même entreprise ne respecteraient pas le délai de carence imposé, et près de la moitié dépasseraient le nombre légal de renouvellements. Ces écarts peuvent certes refléter un non-respect de la réglementation, mais aussi des pratiques de contournement légales (par exemple en changeant les tâches assignées) ou l’usage d’exceptions prévues par la loi. Certaines populations sont particulièrement touchées par cette instabilité : un quart des salariés concernés subissent au moins cinq réembauches par an avec le même employeur, et les femmes ainsi que les travailleurs âgés sont surreprésentés parmi eux. Du côté des entreprises, la réembauche semble répondre à des besoins récurrents mais fluctuants, liés moins au secteur d’activité qu’aux caractéristiques observées (effectif, productivité, …) et inobservées de chaque entreprise. Au final, cette étude met en lumière les risques que fait peser la généralisation des réembauches sur la qualité de l’emploi. En facilitant le recours aux CDD de très courte durée, elle peut enfermer certains salariés dans des trajectoires précaires, avec peu de perspectives d’évolution. Elle est donc susceptibles d’alimenter les trappes à bas salaires et la pauvreté laborieuse. Pour y faire face, il est essentiel de réinterroger le cadre réglementaire actuel et de mieux articuler les politiques de l’emploi avec les besoins des entreprises, tout en garantissant aux travailleurs un socle de droits stables. Une meilleure compréhension des liens entre réembauche, précarité et système socio-fiscal est indispensable pour élaborer des politiques plus justes et plus efficaces.
Charlot, Olivier, Franck Malherbet et Eloise Ménestrier. Fragmented Stability: Recalls and Fixed-Term Contracts in the French Labour Market, Chaire SPP Working Pape 2024-12. https://www.chaire-securisation.fr/Details-Document.html?id=58