Le contrat d’apprentissage en France : Quelles tendances et évolutions au XXIe siècle ?
Jérémy Hervelin (ZEW, LERN-CIDER) ; Meryl Merran (CSO, Sciences Po) · 7 septembre 2026
En 2023, l’apprentissage a franchi le cap symbolique du million de contrats actifs. Ce chiffre témoigne de l’ampleur des transformations engagées depuis la loi du 5 septembre 2018 pour la liberté de choisir son avenir professionnel, qui a libéralisé la création des centres de formation d’apprentis (CFA), refondu le financement et généralisé les aides à l’embauche. Entre 2016 et 2021, le nombre de contrats est passé de 440 000 à près de 800 000 avant de dépasser le million deux ans plus tard.
Notre article cité en référence, fondé sur des données administratives exhaustives couvrant la période 2000-2023, propose une lecture nuancée de ces évolutions. Il montre que la massification récente s’inscrit largement dans des tendances structurelles antérieures à 2018 — que la réforme a accélérées plutôt que créées.
Des tendances structurelles antérieures à 2018
La recomposition du public apprenti est l’un des faits les plus saillants de la période. L’âge moyen à l’entrée dans le dispositif est passé d’environ 17,5 ans en 2000 à plus de 20 ans en 2023, sous l’effet d’une montée en puissance de l’apprentissage principalement dans l’enseignement supérieur. La part des femmes a également progressé régulièrement, passant d’un peu moins de 30 % à près de 45 % en 2023. Ces dynamiques de vieillissement et de féminisation relèvent moins de la réforme de 2018 que d’une évolution structurelle longue.
Du côté des entreprises, l’élargissement du nombre d’employeurs est réel : de 150 000 établissements formateurs en 2007, on est passé à plus de 424 000 en 2022. Cet élargissement repose très majoritairement sur les micro-entreprises, historiquement ancrées dans l’apprentissage, et ne s’est pas traduit par une transformation profonde de la structure du dispositif. Les entreprises formatrices demeurent en moyenne plus anciennes, plus grandes et mieux dotées en ressources que les autres, ce qui souligne le caractère structurellement sélectif de la formation en milieu professionnel.
Des tensions liées à la rapidité de l’expansion
La libéralisation de la création des CFA a également produit une expansion sans précédent de l’offre de formation : de moins de 3 000 établissements avant 2018, on dénombre plus de 6 000 CFA en 2023. Cette croissance rapide a renforcé la concurrence entre opérateurs, créant des incitations à privilégier le volume de contrats. Elle s’est aussi accompagnée d’une concentration territoriale accrue : en 2023, les cinq départements les mieux pourvus en CFA concentraient près de 27 % des établissements, contre 19 % dix ans plus tôt.
Ces évolutions se reflètent dans les taux de rupture. La proportion de contrats interrompus avant leur terme a progressé régulièrement sur la période 2012-2022, dépassant désormais le tiers des contrats. Cette hausse tendancielle précède la réforme : elle traduit les tensions inhérentes à la massification progressive du dispositif et à l’hétérogénéité croissante des acteurs impliqués. Après 2018, les taux de rupture dans l’enseignement supérieur ont augmenté plus rapidement que dans le secondaire (de 17 % à 32 % entre 2012 et 2022), suggérant une dégradation spécifique de la qualité de l’appariement dans ce segment, liée à l’entrée rapide de nouveaux acteurs moins expérimentés.
L’apprentissage demeure par ailleurs une voie d’insertion efficace : près des deux tiers des sortants sont en emploi six mois après la fin de leurs études, avec un avantage d’environ 20 points par rapport aux lycéens et étudiants préparant le même diplôme. La littérature économique indique cependant que cet avantage s’explique en grande partie par l’embauche directe dans l’entreprise formatrice à l’issue du contrat, ce qui invite à l’interpréter avec nuance.
Quels enseignements pour les politiques publiques ?
Notre analyse invite à une lecture équilibrée des transformations de l’apprentissage. La massification a indiscutablement élargi l’accès à ce mode de formation : des milliers de jeunes, dont beaucoup n’auraient peut-être pas poursuivi d’études ou tout du moins dans les établissements espérés, ont pu accéder à des qualifications reconnues. Cette ouverture constitue a priori un acquis.
Elle s’accompagne cependant de nouvelles fragilités institutionnelles qu’il serait contre-productif d’ignorer : hausse des ruptures de contrats, concentration territoriale de l’offre de formation, hétérogénéité des capacités d’encadrement. Le système d’incitations issu de la réforme, fondé sur le financement au contrat et les aides forfaitaires à l’embauche, a abaissé le seuil d’entrée pour des acteurs dont les capacités formatives sont plus limitées — un phénomène bien documenté dans la littérature sur les systèmes de formation subventionnés.
Consolider plutôt qu’accélérer
L’enjeu pour les politiques publiques ne réside donc pas seulement dans le maintien des volumes — par ailleurs mis sous pression par les réductions budgétaires prévues par les PLF 2025 et 2026 —, mais dans la capacité à améliorer la qualité des appariements, réduire les inégalités territoriales et soutenir les acteurs les plus exposés aux risques de rupture. L’avenir de l’apprentissage dépendra moins de la poursuite de son expansion quantitative que de la consolidation de ses équilibres organisationnels et institutionnels, afin que la voie de l’alternance demeure accessible et de qualité pour tous les publics.
Hervelin J. & Merran M. (2026), « Le contrat d'apprentissage en France : quelles tendances et évolutions au XXIe siècle ? », CSPP Working paper 2026-05.